Carapace

Voici quelque chose que je gardais jusqu’à présent pour moi, mais je trouve bénéfique (presque thérapeutique) de mettre ses pensées par écrit: ça permet de mieux organiser les idées et de faire du ménage dans la tête.

Alors pour commencer, ce sentiment depuis l’enfance d’être étrange et différent des autres enfants. Peut-être vivons-nous tous cette expérience, je ne sais pas. Je préférais la plupart du temps rester seul dans mon coin, à rêvasser en observant le monde autour de moi.

En grandissant j’ai découvert les livres, puis les jeux vidéo, et pour m’évader de la réalité, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire, la géographie, les arts et tout ce qui venait d’ailleurs…

Je me suis tranquillement construit un personnage, une sorte de masque, en guise de protection pour qu’on me laisse en paix, car vers 12 ans je passais mes temps-libres à lire des livres dont vous êtes le héro et à faire moquer de moi à l’école.

Et puis vers 13-14 ans comme plusieurs j’ai découvert les musiques subversives que sont le rock, le rap, l’électronique, le punk, etc.

Ensuite il y eu les drogues, les fêtes, les filles. Des années tumultueuses, marquées par les échecs et les misères. Mes parents étaient en processus de séparation, et j’ai fini par décrocher des études pour travailler dans une usine. J’ai eu mon premier apartement à Longueuil avec Marjolaine, c’était l’été de 2005 et nous vivions comme des rock stars…

L’argent aussitôt récolté (je faisais jusqu’à 1000$ net par semaine à travailler 60h), aussitôt dépensé dans les bars, drogues, malbouffe et albums de musique metal.

Je ne lisais plus à cette époque, occupé à travailler ou tripper avec mes amis. Je dessinais beaucoup, des trucs très nerveux faits sous speed au milieu de la nuit, dans mon carnet chinois en fumant des clopes.

Finalement, à la fin de l’été 2005 je déménageais à Beijing rejoindre mon père et mon oncle. Cela permit d’arrêter la drogue (à l’exception du hashish), par contre l’alcool coulait à profusion, et pour un jeune de 17 ans sans supervision, c’était le scénario idéal pour une tempête parfaite.

Avec cet infâme alcool de riz et les soirées all you can drink à 100 yuan, Dieu sait que j’en ai viré des mauvaises cuites dans cette ville gigantesque, et que j’en ai remplies des chiottes de vomi.

Les années ont laissées place à l’université, puis à des emplois en graphisme et photographie. Pour résumer cette période qui s’étend de 2006 à environ 2012, faire la fête fut mon activité principale.

Au travers de toutes ces soirées passées à m’encanailler, je commençais à comprendre qu’il me faudrait tôt ou tard envisager de changer de mode de vie, histoire de préserver ma santé et mes finances de ma décadence acharnée.

En 2012, alors que j’habitais Hong Kong, j’arrêta d’un coup les bars et les bordels, la tequila, les cigarettes et le McDonald’s. Je me fit de nouveaux amis chrétiens, me mis au yoga, à la course, à la nage, au gym. Je mangeais principalement du saumon, des pétoncles, des épinards et des brocolis. J’avais tellement d’énergie, j’arrivais au bureau avant même que ça soit ouvert.

Puis à l’automne 2012, blasé par ma vie de bourgeois, je quittais l’Asie pour Montréal dans le but de démarrer un studio de photographie et poursuivre la pratique des arts visuels. Cette entreprise ne fut pas un succès commercial: manque d’espace, d’argent, de connaissances…

Je fini donc par me résigner à travailler dans des galeries d’art, imprimeries, agences de photo. J’ai fini par manquer d’argent et survivre en faisant des petits contrats de graphisme, puis j’ai dû me mettre sur l’aide sociale pendant quelques mois.

Après avoir touché le fond du baril de la vie d’artiste, je suis tombé sur un job de vendeur de chaussures pour John Fluevog en 2015. J’étais rendu à ce point très individualiste, extrêmement aigri par mon expérience sur le bien-être social et la précarité financière.

Le regard des gens me méprisant, moi et mes guenilles, à vivre à leur crochet comme un parasite, déclencha en moi un changement de cap radical. La simple légèreté de l’être ne suffirait pas pour survivre dans ce monde cruel, et personne n’allait vouloir d’un gars pauvre et moche comme moi.

Dans cet état d’esprit mercenaire qui était désormais le mien, je repris ce masque que j’avais trainé avec moi en Chine pendant toutes ces années, et qui me permettais de me cacher sous une construction sociale, standardisée pour répondre aux éxigences de l’homme corporatif moderne.

Ce masque devint au fil du temps une carapace: un moi social, dominant et prêt à attaquer (le lézard), protégeant le moi secret, timide et insécure (le primate). Ce moi-lézard, vengeur et affamé d’argent, me procura de bons chèques de paie au prix d’une dégradation de mes relations humaines (désolé les amis). Plus je devenais riche, plus je m’isolais dans la bulle de confort que je m’étais construite.

Rendu à l’automne 2019, ma transformation en homme gris était complète. Omnibulé par l’argent, j’étais devenu extrêmement matérialiste, soumis au Dieu de l’avarice et évaluant ma valeur sur cette Terre en dollars.

Quelques petits moments de lucidité me firent comprendre que j’étais devenu une personne qui me déplaisait énormément. Je me percevais comme étant similaire à Ebenezer Scrooge…

Certes, je pouvais acheter tout ce qui me plaisait (surtout du beau linge et du resto), mais la vie se résume-t-elle seulement à travailler pour consommer?

Je commença donc un nouveau chapitre de ma vie, visant à construire autre chose qu’un gros compte de banque. Il me fallut débuter par étudier la nature des désirs et du bonheur. Je remis mon corps décrépi en forme et fit beaucoup de lecture afin de comprendre la déprime associée à la vieillesse et la décroissance.

J’y ai appris à travers ces lectures que le cerveau est un truc très puissant, qu’il faut entretenir un peu comme une plante, en lui donnant beaucoup d’eau, de la lumière et des nutriments. Débuta alors une quête de reconfiguration de la plasticité de mon cerveau, à base d’exercice physique, bonne alimentation et beaucoup de lecture (au risque de me répéter, mais la lecture et l’aérobie sont les fondations de la neurogenèse). Garder son corps et ses méninges actifs, rien de nouveau: Mens sana in corpore sano.

Il m’aura finalement prit plus de 20 ans de questionnements, de recherches, d’erreurs, de rencontres et de drogues psychédéliques pour apprendre à me connaître, à m’accepter, puis à m’aimer avant d’être enfin capable de laisser tomber le masque, déposer le bouclier et être prêt à me tourner vers les autres et donner de l’amour, de l’écoute et du partage. À 33 ans, je me sens renaître et remercie mes démons pour m’avoir fait grandir.

Pendant trop longtemps j’ai eu peur. Je me sens désormais plus vivant que jamais, maintenant que j’apprend à apprivoiser ma peur, à reconnaître son importance.

Notre bonheur est intrinsèquement lié à notre peur par l’adrénaline, la dopamine et la sérotonine dans notre intestin. Si les papillons et le bonheur résultants après un rendez-vous amoureux nous font sentir si vivant, c’est la programmation de notre évolution. La peur, le plaisir et la reproduction sont les impératifs biologiques qui assurent notre survie.

Alors oui, le danger est bon, jusqu’à ce qu’il ne le soit plus, car la ligne entre la vie et la mort est fine. C’est notre finalité de vivre le plus dangeureusement possible, tout en restant en vie le plus longtemps possible. Je n’ai plus peur, car j’ai compris que la peur, c’est la vie.

Vous l’aurez peut-être deviné, mes tatouages sont le symbole de ma carapace et de l’âme fragile que j’ai tâché de protéger de mes peurs. Surtout ma peur d’aimer, et de perdre les gens que j’aime.

Auto-portrait. Été 2020

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